Journée contre la violence d’État au Mexique (01/10/2016)


Le 26 septembre 2014, dans la ville d’Iguala (État de Guerrero, Mexique), une opération de répression policière et militaire est menée contre des étudiants de l’École normale rurale d’Ayotzinapa, avec un lourd bilan : 6 personnes tuées, de nombreux blessés dont un étudiant dans le coma, et 43 étudiants qui demeurent disparus.

Loin d´être un cas isolé, Ayotzinapa a permis de mettre en évidence l’ampleur effrayante d’un phénomène longtemps passé sous le silence médiatique : la disparition forcée, sous couvert des autorités mexicaines, se normalise en totale impunité. Face à cela au Mexique, les familles de disparus partent à la recherche des fosses clandestines et brisent la loi du silence. Deux ans après le crime d’Iguala, n’oublions pas que les parents et proches des victimes continuent leur combat face aux mensonges et au déni de justice de l’État mexicain.

À l’encontre des recommandations formulées en avril 2016 par le Groupe interdisciplinaire d’experts indépendants (GIEI) – nommé par la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme (CIDH) – dont l’enquête a montré dès septembre 2015 l’impossibilité de la version officielle des faits (1), l’administration d’Enrique Peña Nieto s’obstine à occulter l’implication des autorités fédérales et de l’armée dans la disparition des étudiants. Parallèlement, les mouvements solidaires avec Ayotzinapa ainsi que les organisations civiles à la recherche des disparus affrontent l’incessante campagne de criminalisation de leur combat.

Après la mystérieuse apparition de plusieurs silhouettes devant l’ambassade du Mexique à Paris – dont les autorités ne savent apparemment toujours pas quoi faire -, la journée du 1er octobre fut l’occasion de célébrer à Paris deux ans de lutte des familles des disparus. Dans le cadre des mobilisations internationales de solidarité avec Ayotzinapa, à notre échelle et dans notre géographie, il s’agissait de participer à mettre à nu les mensonges créées de toutes pièces par le gouvernement mexicain et de dénoncer la collaboration de la France avec la gendarmerie et l’armée mexicaine, tout comme la militarisation progressive des forces de police ici et la-bas.

Cette journée fut accueillie à La Parole errante, à Montreuil, lieu de création culturelle et sociale, historiquement marqué par la figure du metteur en scène anarchiste Armand Gatti et désormais menacé de disparaître. Si cette journée fut possible, c’est grâce au collectif d’usagers La parole errante demain qui s’emploie à réinventer cet espace autour d’un projet social et culturel ouvert et autogéré.

Dans ce lieu marqué par l’engagement et la réflexion politique, la pièce de théâtre «Cuarenta-y-tres », de Stefania Colombo et des compagnies L.E.A. et il Palinsesto, nous a permis de décortiquer la version officielle du gouvernement mexicain en croisant plusieurs récits: victimes, experts indépendants, presse et autorités fédérales.

À l’issue du spectacle, Xitlali Miranda du Groupe de Recherche de Fosses Clandestines Los Otros Desaparecidos de Iguala nous a présenté le combat mené par des familles de tout le Guerrero pour la recherche de leurs proches disparus. Près de deux cent personnes ont écouté son vif témoignage sur l’incompétence des autorités locales et fédérales à faire le suivi nécessaire aux nombreux cas de disparition forcée.

Dans son intervention, Xitlali a fait appel à la solidarité internationale sur trois sujets au cœur de la lutte de son collectif: une assistance juridique pour faire un suivi des cas de disparition recensés, une assistance médico-légale pour l’ouverture des fosses, et la présence d’observateurs internationaux pour assurer leur sécurité.

Cette journée à également permis de présenter le travail de la Brigade nationale de recherche de personnes disparues, regroupement de différents collectifs (dont celui de Xitlali) de familles de disparus de l’ensemble du pays qui partagent leurs expériences et savoirs pour chercher ensemble les fosses clandestines dans les zones les plus sensibles du pays. Ce fut aussi l’occasion de diffuser et de faire connaître ici les paroles d’Ayotzinapa et des compas de l’EZLN et du CNI.

Dans un second temps, le débat s’est ensuite porté sur la répression policière en France et la militarisation progressive des forces de police, avec notamment la participation du Collectif 8 juillet, en référence au mois de juillet 2009 où suite à l’expulsion d’un squat à proximité (La clinique), plusieurs personnes proches de la Parole errante avaient été blessées durant un rassemblement par des tirs de flashball de la police, et l’une d’entre elles avait perdu un œil. Sept ans plus tard, en novembre 2016, le procès des policiers ayant tiré a enfin eu lieu, dans un contexte marqué par la militarisation et les mesures d’état d’urgence, l’augmentation des meurtres et des violences policières, et l’organisation chaque fois plus forte des familles de victimes.

Permettre ce lien et cette réflexion commune entre la France et le Mexique est pour nous essentiel, car dans le cadre de la crise capitaliste, l’État français mise chaque fois plus sur un modèle policier et militaire exporté et mis en pratique dans le monde entier. Deuxième vendeuse d’armes au monde, la France équipe désormais ses forces de police (brigades anti-criminalité), ses pelotons d’intervention de gendarmerie et les unités spéciales des brigades anti-émeutes d’armes de guerre du même type que celles qui ont servi à tirer sur les étudiants d’Ayotzinapa le soir du 26 septembre 2014: les fameux fusils d’assaut allemands HKG36.

Le recours à ces armes, justifié médiatiquement par la lutte contre le narcotrafic au Mexique et le terrorisme en France, sert avant tout à terroriser les mouvements sociaux et les quartiers populaires (le plan d’équipement en France est antérieur aux derniers attentats terroristes). Tout comme aux États-Unis, c’est avec ces armes que la police patrouille désormais pour répondre aux émeutes urbaines, comme cela a été mis en pratique cet été à Beaumont-sur-Oise en banlieue parisienne après la mort du jeune Adama Traoré, mort asphyxié par la gendarmerie.

Après ces débats chargés, nous avons finalement célébré ces deux ans de résistance grâce à la participation solidaire de groupes de son jarocho et de cumbia, venus jouer ce soir-là en soutien à Ayotzinapa et à la Brigade nationale de recherche des personnes disparues. C’est ainsi que les concerts des groupes Cascabel et Chingason, tout comme l’excellence de la cuisine mexicaine préparée ce soir-là, ont attiré des centaines de personnes, terminant dans la joie et tard dans la nuit cette touchante journée de solidarité.

Nous tenons à mentionner le fait que trois jours après cette journée, Johnatan Morales Hernández et Filemón Tacuba Castro, étudiants en quatrième année de l’École normale rurale d’Ayotzinapa, ont été tués pendant qu’ils voyageaient dans une camionnette de transport public. Encore une fois, l’école d’Ayotzinapa est la cible systématique d’actes de violence et de répression (plus d’info ici). Aussi, nous voudrions rappeler que le jeune Luis Fernando Sotelo vient à peine d’être condamné à 33 ans de prison suite à son arrestation en 2014 après une journée d’action pour Ayotzinapa au Mexique. En France, un membre du collectif Kambuche de Toulouse a également été inculpé et incarcéré suite à la projection dans un lieu occupé d’un documentaire sur Ayotzinapa.

Au final, cette longue journée de mobilisation contre la violence d’État au Mexique nous a permis de relancer les activités de solidarité avec le Comité des parents des étudiants d’Ayotzinapa aussi bien qu’avec la Brigade nationale de recherche des personnes disparues. Ensemble, nous avons vérifié encore une fois qu’au-delà des mots et du virtuel, c’est avant tout par l’engagement et la mise en œuvre de solidarités réelles et d’activités concrètes que se construisent dès aujourd’hui les mondes pour lequel nous luttons demain.

¡Ayotzinapa vive, la lucha sigue!

CSPCL, Collectif Paris-Ayotzinapa, Terre et Liberté pour Arauco, CSIA-Nitassinan, CNT-F