Chercheurs, entre la douleur accumulée et les blessures personnelles


Voici la traduction en français d’un article paru sur le site « A dónde (lle)van (a) los desaparecidos », qui évoque les difficultés que rencontrent les chercheurs de fosses clandestines, et qui apporte quelques nouvelles de la 5ème Brigade nationale de recherche de personnes disparues qui s’est déroulé en février 2020 dans l’Etat de Veracruz.

 

Chercheurs, entre la douleur accumulée et les blessures personnelles

20 février 2020,

Texte et photos : Marcos Nucamendi

Mario Vergara ne s’arrête pas une seconde, on le voit difficilement au point de rencontre choisi par les organisateurs de la 5ème Brigade Nationale de Recherche de Personnes Disparues à Papantla, (Etat de Veracruz), et lorsqu’on l’aperçoit, c’est pour manger un morceau ou parce qu’il sort d’une des nombreuses réunions d’organisation.

Une fois choisis les points de recherche pour le jour suivant – et sans même avoir terminé son repas qu’il tient dans la main – il s’arrête quelques minutes pour parler avec beaucoup de liberté de ses peurs, qui vont de la plus récente rencontre avec un groupe armé dans l’Etat de Sinaloa, jusqu’à l’angoisse que provoque le fait de s’absenter tant de jours de chez lui.

« Les gens nous disaient ‘’allons nous-en, allons nous-en !’’ mais nous ne savions pas pourquoi », se souvient Miguel Angel Trujillo, qui accompagnait lui aussi le collectif des familles de Sinaloa lors de l’exhumation des corps il y a à peine quelques mois.

Après une exténuante journée de recherche, il raconte : « Le commando de 35 éléments du Cartel de Sinaloa qui nous a interceptés dépassait largement le convoi de deux policiers d’Etat (Policía Estatal) et de trois policiers ministériels (Policía Ministerial) qui nous escortait. Ils nous ont visés et nous ont dit ‘’Allez vous faire foutre’’ ».

« Nos outils comme chercheurs sont un bâton, un pic et parfois une machette.  Nous n’avons aucune chance de faire face à la délinquance », reconnaît Mario, qui a connu au moins cinq « rencontres » comme celle de Sinaloa.

Ce ne sont pourtant pas les seuls problèmes que connaissent les chercheurs ; d’autres, moins médiatiques, sont leur lot quotidien, comme l’épuisement physique et émotionnel que provoque l’absence d’un proche, la rupture d’un cadre de travail régulier lié au fait de consacrer toute sa vie aux recherches sur le terrain, ou encore la prise de distance volontaire avec les membres de la  famille pour éviter de les exposer au danger.

« J’ai peut-être très peur de la délinquance, mais aujourd’hui j’ai encore plus peur de perdre mon épouse et ma fille. Nous avons tout perdu, sauf notre honneur. Parfois nous n’avons même plus d’argent pour nous acheter à manger. Nous ne sommes pas fainéants, nous gardons l’espoir que peut-être un jour nous retrouverons nos proches. »

Mario Vergara Cherche son frère Tomas, séquestré et disparu depuis 2012 à Huitzuco, Guerrero. (Photo : Marcos Nucamendi)

Le temps qui passe et les maladies sont lourds de conséquences pour Mario, Miguel et les autres chercheurs de tout le pays. Certain, d’un âge avancé, se demandent même ce qu’il adviendra quand ils ne seront plus là, si la recherche s’arrêtera avec eux ou s’il y aura quelqu’un pour poursuivre en leur nom. « Si je ne trouve pas mes frères, il me reste au moins la dignité de les avoir cherché, parce que les autorités ne le font pas », confesse Miguel.

La déshumanisation, la principale découverte.

Dans le nord de l’Etat de Veracruz, assure Miguel Angel, la déshumanisation du Mexique est plus qu’évidente. « Ici, ce sont des spécialistes de l’effacement de personnes », complète Mario Vergara.

Tous les deux, à partir de la disparition d’un ou de plusieurs proches de leur familles, sont devenus les chercheurs les plus connus et consultés par les collectifs de familles de disparus, avec lesquels ils partagent, en plus de leur expérience de recherche, le risque de s’aventurer dans les régions les plus inhospitalières du pays, contrôlées par le crime organisé.

Depuis le premier jour de la Brigade à Papantla, point de rencontre de la douleur accumulée, face aux  grands-mères, grands-pères, mères, pères, filles et fils qui ont décidé d’entreprendre un autre type de recherche, hors de la voie légale, et avec leurs propres mains, Miguel Angel prévient que lors des premières recherches réalisées avec Mario Vergara, ce qu’ils ont trouvé étaient principalement des cuisines, lieux dans lesquels des acides et autres substances chimiques ont été utilisés pour dissoudre les corps.

« Quelqu’un qui ‘’cuisinait’’ les personnes nous a conduit jusqu’ici et nous a dit ceci : nous utilisions des produits chimiques et du diesel, et ce qui restait, nous l’enterrions », racontent Mario qui cherche son frère Tomás, séquestré et disparu depuis 2012 à Huitzuco, dans l’Etat de Guerrero, et Miguel Angel, qui quant à lui, cherche ses quatre frères disparus entre 2008 et 2010, à Poza Rica et Atoyac de Alvarez.

« Il ne reste peut-être qu’une ‘’petite boule’’ comme ça, disent-ils en désignant leur index, ou un poing comme celui-ci, qui disparaîtra avec le temps, et avec lui tout espoir d’offrir une sépulture digne à nos proche ».

Les caractéristiques des enterrements clandestins dans cette zone contribuent à ces disparitions accélérées : les rivières, les ranchs de bétail, les arbres et une végétation luxuriante, qui, en peu de temps vont s’étendre et effaceront les traces, les odeurs et tous les indices que les chercheurs ont appris à déchiffrer avec le temps.

La Brigade est soutenue par les membres de la Brigade Humanitaire de Paix Marabunta.  (Photo: Marcos Nucamendi)

Tout dépend du « travail » des cartels

La recherche sur le terrain pour confirmer la présence de fosses clandestines ne dépend pas en soi des conditions judiciaires de chaque état, mais des façons de faire des cartels nationaux et de leurs cellules, qui peuvent changer les conditions d’exécution et de disparition d’une région entière en quelques semaines.

« Dans cet endroit nous allons retourner la terre, parce qu’ici les corps ont été jetés, mais ils ne sont pas enterrés, parce que les corps ne sont pas entiers.  Ce que l’on va trouver – s’ils existent encore – ce  sont des fragments », dit Miguel Angel à propos des manières de faire des huit ou neuf cellules délictueuses qui se disputent les « plazas » de l’Etat de Veracruz depuis l’implosion des cartels des Zetas et du Golfe.

L’utilisation de substances, dit-il, est très différente dans des Etats comme Coahuila, où l’on utilise du diésel, de l’essence, et des pneus dans des bidons en acier, de celle d’Etats comme Veracruz où l’on utilise des conteneurs plastiques – ceux qu’utilisent les Huachicoleros – auxquels on ajoute des tubes pendant que les corps se défont avec les agents chimiques. « Il ne reste même plus la graisse, juste quelque chose comme de la gélatine lorsqu’on te dissous dans l’acide. La question est de savoir combien de personnes ils ont pu effacer : une, deux, trois, cent ? »

Les cartels sont comme des bâtiment, leurs opérations sont le reflet direct de l’évolution de leur construction: soit leurs fondations sont solides dans la région contrôlée, soit il s’agit d’un groupe qui s’installe sur une plaza, qui commence à croitre, venant effacer soudainement le groupe précédent. « Tu ne sais pas quel type d’exécution tu vas trouver, quelle réflexion a mis en place chacune des cellules délictueuses de création récente ».

Au Sinaloa par exemple, le Cartel homonyme possède une structure quasi-entrepreneuriale, il agit donc de manière très organisée. Miguel raconte : « depuis que le collectif de mères de disparus s’est constitué, le cartel préfère réaliser les exécutions à la vue de tous, une stratégie pour que les chercheurs ne s’approchent plus des zones d’opérations les plus sensibles. Ils enlèvent,  exécutent et le lendemain les corps sont jetés. »

Dans l’Etat de Guerrero, qui détenait le plus grand nombre de disparus avant que ne débute la guerre contre le narcotrafic – lors du contexte de la Guerre Sale – les exécutions sont plus traditionnelles, il s’agit d’enterrements directs ou de démembrements.  Dans l’Etat de Jalisco, où opère le Cartel Jalisco Nouvelle Génération,  on parle des « embolsados », mis en sac, une tactique que la presse locale a recensée comme pratiquée jusque dans des villes du centre du pays.

Miguel décrit les modes opératoires des Cartels et des cellules délictueuses qui généralement reproduisent les méthodes des cartels nationaux auxquels ils doivent obéir, ou desquels ils se sont scindés.

« Les caractéristiques des fosses clandestines découvertes nous informent sur l’extension des cartels et sur le fait que leur portée dépendra – ajoute-t-il –  du marché illicite : selon le recul ou les avancées des transferts de drogues, de la traite de personnes, du trafic de migrants, du vol de combustible et autres délits comme les extorsions et les séquestrations. »

« Ils se sont fait une mauvaise idée de nous »

Leur mémoire a sans doute oublié le nombre total de recherches qu’ils ont dirigées ou accompagnées, mais ils sont clairs lorsqu’ils affirment que les collectifs et les personnes en général se sont construits une fausse idée de leurs capacités à trouver.

Tout d’abord, assure Miguel, il suffit de se rappeler que malgré les années d’expérience, ils n’ont pas encore pu retrouver ses frères disparus.

Mario, lui, insiste sur le fait que ce n’est que par les informations récupérées par les collectifs que les milliers de disparus, dont la destination finale est une fosse clandestine, pourront finalement être retrouvés.

« Va avec les gens qui marchent dans les champs, parce que peut-être qu’ils les ont laissé là-bas. Va chercher les amis de ceux qui causaient du tord dans cette région. Va dans les cantinas, où les personnes soules disent ce qu’elles n’oseraient pas dire sobres. »

Dans leurs avancées pour obtenir des informations sur de possibles fosses clandestines, les chercheurs rencontrent les habitants pour leur parler des morts, ils se taisent. Lorsqu’ils savent qu’ils ne cherchent pas de coupables, ils commencent à parler. Parfois, ils disent aussi qu’ils ont « oublié », ou « qu’ils ne savent rien », alors même que l’on retrouve des morts sur leurs terres.

La 5ème Brigade de recherche à Veracruz se terminera le 22 février. (Photo : Marcos Nucamendi)

Lors de la première semaine de recherche de la 5ème Brigade, les 74 collectifs de 21 Etats de la République – environ 300 personnes qui ne cesseront de gratter la terre et de prouver l’inefficacité de l’Etat – ont trouvé deux points positifs dans la zone nord de Veracruz, à la frontière avec l’Etat de Puebla.

Sur ces points plusieurs restes humains ont été retrouvés, parmi lesquels des morceaux de crâne, des côtes, des dents et un cubitus. Tous ont été remis au procureur  (Fiscalía General de la República). Pour les prochains jours, la Brigade, qui s’achèvera le 22 février, orientera les recherches sur les dénommées cuisines. Certaines d’entre elles ont déjà été visitées par le gouvernement de Veracruz, qui a déclaré avoir terminé les travaux d’exhumations, mais que des paysans et habitants de la région ont à nouveau signalé comme possibles points positifs.

– Les Etats qui possèdent le plus de fosses clandestines sont Tamaulipas (440), Veracruz (432), Sinaloa (345), Guerrero (331), et Chihuahua (318)*.

– De décembre 2018 à décembre 2019, 1 124 corps ont été exhumés dans tout le pays. Cependant, à peine 35,14% ont été identifiés et 21,61% remis à leurs familles.

*Données issues du Rapport sur les fosses clandestines et registre national de personnes disparues ou non localisées, publié en janvier 2020 par le Ministère de l’Intérieur (Secretaría de Gobernación).

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