Le mensonge historique


En janvier 2015, le Procureur général de la République mexicain, Jesús Murillo Karam, a présenté les conclusions du gouvernement dans l’affaire des 43 étudiants d’Ayotzinapa disparus à Iguala le 26 septembre 2014. Selon la version du procureur, les 43 étudiants auraient été assassinés par le crime organisé, leurs corps brûlés dans la décharge publique de Cocula et leurs cendres jetées dans la rivière. En septembre 2015, le Groupe interdisciplinaire d’experts indépendants (GIEI), nommé par la Commission Interaméricaine des Droits de l’Homme (CIDH), a rendu public un rapport qui remettait en cause cette version. Ce rapport partageait les conclusions de plusieurs spécialistes parmi lesquels le Groupe argentin d’experts en anthropologie médico-legale (EAAF), qui avait déterminé qu’il n’y avait pas d’éléments scientifiques permettant d’assurer que les 43 étudiants avaient été incinérés dans la décharge de Cocula. Face à ces expertises, qui contestaient la dite « vérité historique » de Murillo Karam, le gouvernement mexicain a décidé d’effectuer une troisième étude, avec un nouveau groupe de spécialistes en matière d’incendies.

Pour cette nouvelle étude, la Procuraduría General de la República (PGR) a demandé la collaboration du GIEI, qui a accepté de participer à condition de prendre toute décision conjointement. Le 1er avril 2016, le nouveau groupe de spécialistes nommé par la PGR et le GIEI a rendu aux autorités mexicaines quelques résultats préliminaires de son travail. Contrairement à ce qu’il avait été convenu avec le GIEI, la PGR a décidé de façon unilatérale de rendre immédiatement publics les résultats de la nouvelle expertise. La PGR a donc convoqué une conférence de presse, qui a eu lieu le jour même et dans laquelle les journalistes n’ont pas eu la possibilité de poser des questions. Ricardo Damián Torres, membre de l’équipe de spécialistes, a fait office de porte-parole de tout le groupe. Contrairement à ce que M. Torres avait indiqué au GIEI avant la tenue de la conférence de presse, son message ne s’est pas restreint à signaler l’impossibilité, à l’heure actuelle, de confirmer ou de réfuter l’incinération des étudiants dans la décharge de Cocula. Tout au contraire, il a fait allusion à des éléments de l’enquête qui n’avaient pas encore été analysés par le GIEI et sur lesquels il n’y a pas de consensus entre tous les membres du groupe de spécialistes.

Dans cette conférence de quatre minutes, la PGR a conclu qu’il y a eu un épisode de feu contrôlé de grandes dimensions, que, dans la décharge, ont été retrouvés les restes humains d’au moins 17 personnes incinérées sur place et que cela permet de formuler l’hypothèse qu’il s’agit des restes des étudiants disparus. La version de la PGR s’appuie principalement sur les confessions, probablement obtenues sous la torture (Proceso, 12 septembre 2015), de trois supposés tueurs à gages qui ont avoué avoir brûlé les étudiants dans la décharge de Cocula.

Pourtant, le 9 février 2016, le Groupe d’experts légistes argentins (EAAF) a donné une conférence de presse, pendant plus d’une heure et demie, où il a présenté de manière détaillée les résultats de son enquête sur la décharge de Cocula (réalisée du 27 octobre au 6 novembre 2014, soit un mois seulement après la tragédie). De cette enquête émerge que les éléments de preuve testimoniaux fournis par les supposés tueurs à gages ne concordent pas avec les preuves physiques recueillies sur le terrain.

L’EAAF a démontré que, dans la décharge, il y a eu, certes, plusieurs épisodes de feu contrôlé, mais qu’aucun d’entre eux n’a eu la taille présumée par la PGR, ni a pu avoir lieu dans la nuit du 26 septembre 2014. L’EAAF a trouvé dans la décharge les restes d’au moins 19 individus, parmi lesquels figurent deux prothèses dentaires qui ne correspondent pas aux profils des étudiants. L’EAAF insiste sur le fait que ces 19 corps ont été très probablement incinérés à des moments différents et que cela est à mettre en relation avec le contexte des disparitions dans la zone d’Iguala. En effet, suite à la disparition des 43 étudiants, plus de 300 cas de disparition ayant eu lieu dans les derniers 4-5 ans ont été dénoncés à Iguala et des dizaines de fosses clandestines ont été découvertes dans les alentours. Pour cela, l’EAAF, contrairement à la PGR, affirme qu’à ce jour il n’y a aucune preuve physique permettant d’établir un lien entre les restes retrouvés à Cocula et les étudiants disparus.

La seule preuve, à cet effet, est constituée par l’os qui a permis l’identification de l’étudiant Alexander Mora Venancio. Ce fragment d’os a été trouvé par des éléments de la Marine à l’intérieur d’un sac en plastique découvert dans la rivière San Juan, suite aux aveux des tueurs à gages. L’EAAF n’était pas présent lorsque le sac a été retrouvé et, faute d’une chaine de traçabilité, n’est pas en mesure d’en confirmer la provenance. Le gouvernement, par ailleurs, n’a pas permis aux experts du GIEI d’interroger les membres de la Marine qui l’avaient retrouvé.

L’identification a été réalisée par le laboratoire de médecine légale de l’université d’Innsbruck, qui a été chargé par le Mexique d’analyser 17 restes calcinés. Le seul fragment ayant permis l’extraction d’ADN nucléaire est l’os d’A. Mora Venancio. Ce fragment, d’après l’EAAF, présentait une couleur différente, une taille plus importante et un moindre degré d’exposition au feu que les autres fragments osseux retrouvés dans la décharge ou dans le sac. Les autres échantillons, étant trop calcinés pour en extraire de l’ADN nucléaire, ont été soumis à une procédure expérimentale pour l’extraction de l’ADN mitochondrial. Grâce à cette méthode, les experts ont trouvé une correspondance avec la mère de l’étudiant Jhosivani Guerrero de la Cruz, mais la concordance génétique est faible en termes statistiques et L’EAAF considère que ce résultat ne permet pas une identification définitive, surtout si l’on prend en compte le nombre de disparus dans la région. De plus, le fragment en question provenait, lui-aussi, du sac récupéré dans la rivière. Le laboratoire d’Innsbruck a poursuivi les tests ADN sur le reste des fragments et délivrera les résultats finaux de son étude dans les prochains jours.

Dans cette nouvelle enquête réalisée un an et demi après les faits, en somme, la PGR n’apporte pas de nouvelles données par rapport aux expertises précédentes, mais en tire des conclusions différentes. En affirmant qu’au moins 17 personnes ont été brûlées dans la décharge dans un même épisode de feu, la PGR vise à éliminer les incohérences entre les preuves physiques et le témoignage des tueurs à gages et à imposer, ainsi, sa version « historique » des faits. La façon dont ces résultats ont été rendus publics montre une nouvelle fois l’incompétence du gouvernement, son autoritarisme et son mépris pour les victimes et leurs proches, non seulement des 43 étudiants d’Ayotzinapa, mais des centaines de disparus de la région d’Iguala, dont certains pourraient avoir été brûlés dans la décharge de Cocula (cf. prothèses dentaires qui n’appartiennent pas aux 43).

Tout cela intervient dans un contexte très délicat. En effet, malgré la demande des familles des 43 étudiants d’Ayotzinapa de prolonger la permanence du GIEI, dont le contrat arrive à son terme ce mois-ci, le gouvernement a décidé de ne plus renouveler la mission du groupe, alors que l’affaire des étudiants, toujours portés disparus, est loin d’avoir été résolue. En outre, depuis quelques mois, les membres du GIEI font l’objet d’une campagne ignoble de discrédit dans certains médias mexicains et dans les réseaux sociaux. Le gouvernement mexicain n’a montré aucune volonté de mettre fin à ces diffamations qui, bien entendu, visent à disqualifier le travail effectué par le GIEI.

Ce n’est pas la première fois que le gouvernement d’Enrique Peña Nieto se montre hostile envers les organismes internationaux qui dénoncent la violation des droits de l’homme au Mexique. En mars 2015, quand le rapporteur spécial de l’ONU sur la torture, Juan Méndez, a estimé que la torture au Mexique était une pratique généralisée, il a été qualifié par les autorités mexicaines de « non professionnel et non éthique » (ce commentaire a été prononcé par Juan Manuel Gómez Robledo qui, à l’époque, était responsable des droits de l’homme au Ministère des Affaires étrangères et qui est actuellement l’ambassadeur du Mexique en France). En outre, la nouvelle autorisation de visite que Juan Méndez a demandée au gouvernement mexicain pour poursuivre son travail en 2016 vient d’être refusée sous prétexte de problèmes de calendrier.